3-11-2011-CBA

La journée était vraiment plus calme que d'habitude. Je m'en étais même plains auprès du staff japonais, question de fouetter les troupes. C'était donc le temps idéal pour s'attaquer à la paperasse et autres tâches administratives. J'étais bien concentré devant mon laptop...

Et la terre s'est mise à trembler.

J'ai alors bondi de ma chaise et je suis resté debout afin d'observer les lieux. Quelques ricanements fusaient près de mon bureau, des contractuels croyants sans doute à une petite secousse. Toutefois après quelques secondes quelque chose d'inhabituelle s'est produite: au lieu de décroître, l'intensité de la secousse avait brusquement montée d'une coche. Les ricanements cessèrent subitement et les visages devinrent plus graves. Il était dès lors clair qu'on avait affaire à quelque chose de plus sérieux. Quant à moi le moment était venu d'agir en chef d'équipe.

J'ai alors fais le tour des lieux afin de voir comment les choses se déroulaient. Quelques contractuels et clients étaient cachés sous des tables, d'autres attendaient paisiblement assis. Des visages confus et légèrement inquiets, mais point de panique. Tout le monde était silencieux. J'ai eu le temps de faire une ronde complète et tout semblait sous contrôle.

Le hic, c'est que pendant tout ce temps-là le séisme ne cessait de gagner en intensité. Lorsque je suis finalement retourné au lobby le staff japonais affichait des mines confuses -tout comme moi d'ailleurs! Nous avions fait tous ce qu'il fallait faire dans les circonstances; les portes étaient ouvertes afin de ne pas rester pris advenant un problème de structure, et des stores vénitiens étaient descendus sur quelques fenêtres afin de se protéger contre de possibles éclats de verre. Quelle était la prochaine étape? Je me suis donc promené sur l'étage afin de voir comment les choses se déroulaient et aussi afin de localiser les escaliers de secours, chose qu'en principe j'aurais dû faire bien avant! Advenant un incendie ou tout autre problème il faudrait déguerpir au plus vite.

Question: pourquoi ne pas s'être caché sous une table et avoir attendu tout simplement? A vrai dire au 19e étage on se sent un peu con de se mettre à l'abri de la sorte - un peu comme le coyote dans Roadrunner qui ouvre son minuscule parapluie afin d'amortir la dalle de 100 tonnes qui s'apprête à l'anéantir. Au fur et à mesure que la terre tremblait on se demandait plutôt si le building était pour tenir le coup! On a bien beau vanter le génie japonais avec leurs constructions aux normes antisismiques draconiennes, il reste que ce n'est pas très rassurant quand on peine à se tenir debout et que le tout a des allures d'un manège de la Ronde. De plus, était-il possible qu'un ingénieur avait falsifié des rapports de sécurité concernant le building -comme ça s'était déjà produit dans le passé? Et oui, j'ai même eu le temps de penser à ça, car c'est très long six minutes dans de pareilles circonstances!

Le plus fort de la secousse sévissait alors que je me promenais sur l'étage, à l'extérieur de mon local de travail. D'immenses et lourdes portes métalliques coupe-feu claquaient comme de rien. Je me souviens particulièrement du vacarme de la chose. Je peinais à rester debout, marchant en zigzag tout en cognant les murs. Bref ça ressemblait à une séance de pinball mon affaire! Puis tout à coup il y a eu un grondement profond dans les entrailles même de la tour. Ce n'était vraiment pas très rassurant. J'ai cru au pire mais heureusement quelques secondes plus tard rien ne s'était produit. J'ai donc continué mon chemin.

En ouvrant la porte qui menait aux escaliers de secours j'avais de la peine à croire le spectacle qui s'offrait à moi: les escaliers se déformaient, tortillaient gauche-droite, et les murs se fissuraient de partout. Est-ce que je rêvais ou quoi? Non ce n'était pas une idée de génie mon truc. De plus sortir de cet endroit fut tout un défi compte tenu que ça brassait encore plus que sur l'étage. Je suis finalement retourné de peine et de misère dans mon local de travail pour dire aux autres qu'il fallait attendre une accalmie avant d'entreprendre quoi que ce soit... Et nous avons attendu.

Finalement l'intensité du séisme a diminué, plus rapidement que lorsqu'elle croissait. Nous avons été plusieurs à pousser un soupir de soulagement.

 

Début de la guerre des nerfs - le front sismique

Pas une seconde à perdre il fallait faire un survol rapide des dommages. Il y avait quelques cossins endommagés, des cadres par terre, des fissures, de la poussière de "gyproc" (plaque de plâtre) un peu partout et des chaises à roulette éparpillées dans le local. J'ai ensuite regardé dehors afin de voir l'état des lieux et c'est alors que j'ai remarqué que des raffineries étaient la proie des flammes. La caméra dans mes poches j'en ai profité pour prendre quelques photos rapides. Sur l'étage j'ai croisé une "cleaning woman" hagarde qui semblait sous le choc. Elle était assise par terre et balbutiait des mots incompréhensibles.

Ce séisme n'augurait rien de bon quant à la suite des choses. De retour dans mon local de travail j'ai immédiatement vérifié l'épicentre, car j'ai évidemment pensé au tsunami. A ma grande consternation nous n'avions pas eu affaire au Big One! L'épicentre était situé au nord, au large du Tohoku. J'ai tenté d'en savoir plus sans succès, puis il y avait d'autres choses à faire. Entretemps on ressentait de petites secousses, nous avions l'impression d'être assiégé. Malgré mes connaissances rudimentaires dans la matière je savais très bien qu'un séisme pouvait en déclencher un autre, en l'occurrence le fameux Big One. J'ai alors voulu faire évacuer les contractuels qui étaient sous ma supervision et les clients aussi. A mon avis c'était la priorité dans les circonstances. Par contre le staff japonais semblait confus, attendait les directives du honsha (head office). Il était pourtant clair que les activités de la journée étaient perturbées pour de bon, non?

Quand j'ai parlé ils ont fait mine de m'écouter poliment, puis ils m'ont ignoré. Je n'ai pas du tout été surpris par cette réaction puisque je savais parfaitement à qui j'avais affaire: les Japonais sont généralement "by the book", ils ne jurent que par les plans. Toutefois il y a toujours des imprévus et on dirait qu'ils sont incapables de s'adapter rapidement aux circonstances, quitte à prendre des initiatives, à moins que la directive provienne de très haut ou bien que ça soit écrit dans un quelconque manuel d'instructions -avec des infographies et de belles petites flèches, et pourquoi pas aussi une mascotte kawaii pour renforcer le message? Mise-à-jour: comme de fait la compagnie a dorénavant un manuel d'instructions en cas de catastrophes du genre, il n'y aura donc plus de confusion la prochaine fois. Du moins en cas de séisme important... Par contre il n'y a aucune directive advenant l'écrasement d'un astéroïde sur la terre.

J'ai momentanément jonglé avec l'idée d'évacuer les contractuels seulement (les étrangers), mais je n'ai pas voulu créer de scène. Par contre ma réaction eut été fort différente si j'avais jugée que la situation était trop critique. J'ai alors attendu patiemment tout en regardant attentivement les faits et gestes du staff japonais. Ils ont tenté d'appeler le honsha. Il n'y avait pas de réponse. Ils ont essayé plusieurs fois sans succès. Ils ne comprenaient pas pourquoi -euh le personnel du honsha avait évacué les lieux peut-être? Les contractuels et les clients attendaient silencieusement et moi je regardais la scène incrédule. Fallait-il en rire ou en pleurer? 

Finalement à force de tergiverser ce qui devait arriver arriva: une réplique de forte intensité à frappé de nouveau. Cette fois-ci j'ai dit à tout le monde d'aller dans une section puis nous avons attendu. Encore une fois on a dû revivre le même manège, il était impossible de se tenir debout à moins de s'accrocher à quelque chose. Maintenant la confusion se lisait clairement sur tous les visages. On avait l'impression que ça n'arrêterait jamais. Le building était pour tenir le coup pendant combien de temps encore? Au moins la durée de ce séisme fut plus courte que la première, mais rien n'indiquait que c'était terminé. Au contraire.

Après cette secousse le staff japonais s'est finalement déniaisé. Nous avons laissé un message et nos coordonnés au honsha, imprimé une foule de documents, fait le compte des contractuels et des clients, et nous avons évacué le building via les escaliers de secours puisque les ascenseurs n'étaient pas fonctionnelles. Premier constat: ça prend du temps descendre 19 étage! Un bon 5 minutes en tout. Des gens de toutes les étages faisaient de même que nous. Partout il y avait des fissures et de la poussière. Ce fut un grand soulagement lorsque nous parvînmes au niveau du sol même si on pouvait encore ressentir des répliques.

On faisait quoi après? Nous attendions tout bonnement les directives du honsha.

Un coup en bas j'ai tenté de rejoindre ma famille sans succès. Le réseau Softbank était non disponible, probablement saturé par les millions de personnes qui essayaient d'appeler leurs proches en même temps. J'ai envoyé plusieurs textos à ma femme et à divers membres de ma belle-famille en espérant qu'au moins un message atteindrait sa destination. Il y avait de longues files d'attente aux téléphones publics verts dans le Sogo, ces reliques du passé retrouvaient leur utilité d'antan. Note: j'ai maintenant localisé un téléphone vert caché si jamais un autre problème devait survenir. Tout le monde sortaient des buildings, des stations Chiba JR et Chiba Keisei. Les rues étaient pleine à craquer. En apparence il n'y avait pas de scène de panique, mais on se rendait bien compte que quelque chose de majeure avait eu lieu. Les magasins ont commencé à fermer un après les autres. Parmi le chaos il y avait aussi des scènes surréalistes, comme les annonceurs de verres de contact qui continuaient à crier les promotions comme si rien n'était!

Je me suis momentanément séparé du groupe afin de me procurer des batteries pour mon portable. Dans un premier temps je suis allé au konbini le plus près mais il y avait une longue file d'attente. Je suis donc allé dans un autre konbini plus loin. Les tablettes se vidaient en un rien de temps! Entretemps autre grand soupir de soulagement j'avais reçu un texto de ma femme dans lequel elle expliquait que tout le monde était sain et sauf. Il faut comprendre qu'à ce moment nous ne savions pas comment les choses se déroulaient à Tokyo.

Pendant l'attente à l'extérieur nous avons entendus deux détonations. Nous avons d'abord cru au tonnerre, mais finalement c'était les explosions des réservoirs d'essence de Cosmo Oil à Ichihara. Toutes sortes d'histoires circulaient et on en apprenait des bribes ici et là. Ceux qui avaient des smartphones tentaient de nous refiler les informations autant que possible. Un contractuel racontait qu'un "bateau naviguait dans le centre-ville d'une localité au nord". Nous avions compris qu'il était probablement question de tsunami, mais ce n'était pas clair.
 

Longue soirée

Vers 17:00 nous sommes montés au 5e étage afin d'attendre au chaud. Le personnel d'un magasin nous a apporté de la bouffe. De temps en temps on recevait un appel du honsha. Puis finalement vers 19:00 nous sommes retournés dans nos locaux puisqu'il n'y avait pas d'autres endroits. Au moins nous avions l'Internet et c'était le moment d'en savoir plus des événements de la journée. C'est vraiment à partir de ce moment que nous avons réalisé l'ampleur de la chose. Nous étions estomaqués par les images du tsunami.

Bizarrement j'avais espoir de retourner chez nous plus de bonheur que d'habitude malgré le fait que les trains n'étaient toujours pas en service. Nous avions reçu un email qui indiquait que la compagnie offrait de payer le taxi à tous les employés. Je comptais bien accepter la proposition sauf qu'il n'y avait probablement plus de taxi de disponible et il y avait un trafic monstre sur l'autoroute qui menait vers Tokyo. En fait, toutes les routes de Chiba City étaient pleines de voitures et la circulation était stoppée nette. A plusieurs reprises j'ai remarqué qu'il y avait des camions de pompiers pris dans les embouteillages. Cela a surement retardé les opérations (et on a retenu la leçon: Police to ban cars on 52 routes during major quake). Finalement ma femme m'a envoyé un texto pour m'expliquer que c'était mieux de rester là où j'étais et qu'il ne fallait pas tenter de retourner à la maison. J'ai alors réalisé que je devais passer la nuit dans la tour.

J'ai passé beaucoup de temps à regarder la baie de Tokyo par la suite. Plusieurs incendies faisaient toujours rages tout autour. Je voyais même des flammes à Yokohama, de l'autre côté de la baie! De temps en temps il y avait des répliques. J'étais étourdi et j'avais comme un mal de mer. C'était un peu frais aussi. J'ai communiqué avec ma famille au Canada. Plus tard j'ai envoyé des emails à la Presse pour tuer le temps. Finalement un peu avant minuit une collègue de travail a par chance déniché quelques chambres dans un Business Hotel situé tout près. On ne s'était pas fait prier pour sortir de là!


La ville semblait morte dans les parages de la station Chiba JR. Il y avait quelques personnes qui regardaient les nouvelles sur l'écran géant à l'entrée principale de la station, des sans-abri surtout. En chemin nous nous sommes arrêtés dans un konbini afin d'acheter de quoi à manger. Il n'y avait plus grand chose mais au moins il restait amplement de bières! On a bu tout en regardant les nouvelles dans la chambre, puis on a dormi. Ainsi prenait fin une journée mouvementée et épuisante. Il y a eu une grosse secousse dans les p'tites heures du matin, mais je me suis vite rendormi.

A lire: A Survival Guide to Catastrophe

Demain: The Day After