A Tokyo il n'est pas rare de trouver près de l'entrée des magasins et supermarchés une petite section où l'on propose toutes sortes de gadgets qui pourraient être utiles en cas de grande catastrophe -tremblement de terre surtout. On vend même des compteurs geiger afin de mesurer la radioactivité. Note: Softbank va prochainement vendre un smartphone avec compteur geigeur intégré! 

C'était un peu la folie il y a quelques mois. On claironnait le sujet du Big One dans les journaux, les bulletins de nouvelles, les émissions radio... Nous avions presque l'impression que l'apocalypse était à nos portes et ça a joué sur les nerfs de bien des gens, même si on se montrait indifférrent -du moins en apparence. Ça s'est calmé depuis. Evidemment tous ont encore les événements du 11 mars 2011 frais en mémoire, et en réalité les Tokyoïtes ont toujours vécu avec la crainte du Big One, mais il y a une raison pour cet intérêt soudain de la chose.

Pour débuter, une courte vidéo pour se mettre dans l'ambiance:

Il est temps d'examiner à nouveau le dossier du Big One. J'avais déjà abordé l'épineux sujet il y a quelque temps (billet: Tokai - le Big One). A l'époque les informations étaient éparpillées et le point de mire était la région du Tokai. Tout ça a changé. Maintenant la grande menace proviendrait plutôt de la baie de Tokyo, au nord dans la préfecture d'Ibaraki ou quelque part dans l'océan Pacifique au large de Chiba. Au pire il pourrait même y avoir une réaction en chaîne de séismes destructeurs dans les zones sismiques du Nankai, Tonankai et Tokai. Bref, la totale.

Je vais tenter de mettre un peu d'ordre quant aux derniers développements sur le sujet. En passant, plusieurs articles ne sont plus disponibles sur le Web malheureusement. J'ai tout de même gardé des copies.

Entretenir la névrose du Big One: étapes

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Il semble que ça soit le Yomiuri Shimbun qui a parti le bal le 23 janvier 2012 avec l'article suivant: 70% chance of big Tokyo earthquake 'within 4 yrs'. En résumé une équipe de l'université de Tokyo en était venue à cette conclusion en se basant sur des calculs à partir de données issues du séisme du 11 mars 2011.

Il va sans dire que l'article a fait grand bruit et provoqué toutes sortes de débats. Il a également engendré son lot de scepticisme dans la communauté scientifique et plusieurs séismologues ont apporté leur bémol. Par exemple, des chercheurs de l'université de Kyoto avancèrent des chiffres différents quelque temps après (28% probabilité d'un séisme M7.0 à Tokyo dans les 5 ans à venir). Lire aussi l'article suivant: Skepticism grows over scientists quake forecasts.

Fait intéressant, il y avait eu plusieurs autres articles avant celui du Yomiuri Shinbum qui discutaient de la probabilité du Big One dans les années à venir, mais les chiffres étaient moins sensationnels -ou plus abstraits (pour le commun des mortels). Le 17 septembre 2011 le Mainichi Shimbun avait publié un article qui avançait le chiffre de 98% sur 30 ans quant à la probabilité d'un séisme d'envergure 7 de frapper la capitale. Puis le 2 janvier 2012 c'était au tour du Asahi Shimbun qui racontait qu'il y avait 30% de chance qu'un séisme de magnitude 9 puisse frapper l'est du Japon dans les 30 prochaines années.

Graduellement la névrose a développé sa propre logique. Ensuite il fallait tâter le pouls des Tokyoïtes face à l'éventualité du Big One. Next Big One terrorizes 50% of Tokyo residents; other half's concerns lesser

Puis il y a eu un enchainement d'articles au ton alarmiste grandissant. On dirait qu'à chaque semaine on mettait l'accent sur un nouveau détail et il y avait surenchère quant aux prévisions macabres. Bien entendu ça a culminé aux alentours du premier anniversaire du séisme de 2011 de la côte Pacifique du Tohoku. Par la suite les choses se sont calmées, tant aussi bien que les articles tapageurs sont moins fréquents ces jours-ci.

Au lieu de présenter les articles les uns après les autres selon leur date de publication j'ai décidé plutôt de les regrouper sous 3 thèmes. 

1-La question de l'épicentre et de son intensité

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Nous savons que Tokyo sera dans l'avenir secoué par un tremblement de terre majeur. Après le fameux "quand", l'autre grande question est de savoir où plus précisément il va frapper. Divers scénarios ont été élaborés quant à l'épicentre probable de ce séisme. J'avais mentionné plus tôt que désormais la baie de Tokyo, le nord de la préfecture d'Ibaraki ou quelque part dans l'océan Pacifique au large de Chiba étaient présentement les secteurs considérés comme plus à risque.

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Dans la présentation des faits les médias sont enclins à privilégier le scénario du nord de la baie de Tokyo. Ainsi le facteur peur est maximisé. De plus, ce séisme pourrait être encore plus sérieux qu'anticipé: Tokyo quake 'could be stronger than thought'

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Quant au scénario d'un séisme majeur dans l'océan Pacifique au large de la péninsule de Boso de Chiba, celui-là pourrait être plus important que prévu également puisque les chercheurs ont découvert de nouvelles failles (on dirait qu'ils en découvrent de nouvelles à chaque semaine): Threatening, active faults found off Boso

Finalement il y a la question de la profondeur de l'épicentre puisque ça aussi sera un facteur déterminant quant aux dommages. Dans l'article Big One 'likely to be shallower' une équipe de l'Université de Tokyo estime qu'une secousse dont l'épicentre serait sous la région métropolitaine de Tokyo aurait un épicentre moins profond qu'anticipé auparavant. Cela veut dire en gros que les dommages seront plus importants.

2-Victimes et dommages anticipés

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Puisqu'on estime que les dommages seront plus importants que prévu, le gouvernement métropolitain de Tokyo a donc revu à la hausse le nombre de victimes potentielles (il a augmenté de 1.5 par rapport à l'estimation précédente de 2006): Quake assessment projects nearly 10,000 dead in Tokyo et Tokyo quake could kill about 9,700. Le chiffre de 10000 semble être une référence dans la matière, car c'est le même qui fut avancé advenant un séisme majeur dans le Tokai (qui couvre une plus grande aire géographique).

Les craintes sont plutôt minimes en ce qui à trait aux grandes tours modernes de 60 mètres de hauteur et plus. Toutefois il faudra être plus vigilant quant aux complexes résidentiels de 10 à 15 étages construits sur des terres moins stables, comme à Urayasu par exemple: Tokyo megaquake could wreck many midsize buildings

Encore une fois sans surprise ce sont les maisons en bois qui seront les plus durement touchées, notamment celles qui sont situées dans des secteurs difficiles d'accès Tokyo's wood houses a key quake risk. Bien qu'il y aura des victimes dû à l'affaissement de buildings, les incendies préoccupent aussi grandement les autorités: Tokyo Quake May Risk 650,000 Fires as Defenses Seen Lacking.

Quant au danger de tsunami, là aussi les prédictions ont été corrigées. Toutefois le risque pour la région urbaine de Tokyo demeure minime: Nankai quake scenario menaces Pacific coast

Légèrement hors-sujet, voici une carte des endroits vulnérables dans la préfecture de Chiba advenant un tsunami de 10 mètres.

Chiba_Tsunami-risk-map

3-Préparations face à la catastrophe à venir

Depuis l'article du Yomiuri Shimbun en janvier dernier on ne compte plus les éditoriaux et autres appels soulignant la nécessité de se préparer plus adéquatement face à la catastrophe du Big One: Preparing for the next big one. Idéalement il faudrait trouver un moyen pour prédire cet événement d'avance, mais nous savons que ce n'est pas possible à l'heure actuel: 'Long-period' quake warning urged (article intéressant, surtout pour ceux qui comme moi étions dans les hauteurs lors du 11 mars 2011). Le Premier Ministre Noda estime également qu'il faut accélérer les choses: Noda sees urgent need to speed up Tokyo quake countermeasures

Big_One-Emergency-routes

J'avais déjà mentionné il y a plusieurs mois qu'advenant un séisme important la circulation automobile serait interdite sur les routes principales de la régions de Tokyo: Police to ban cars on 52 routes during major quake. L'expérience du 11 mars fut assez révélatrice puisque d'importants bouchons de circulation avaient perturbés les secours. Encore faudra-t-il que les axes routiers soient praticables pour la circulation des véhicules d'urgence: Checks lag on Tokyo buildings / 10% of designated sites tested for quake resistance on vital roads.

Toujours dans le domaine des transports les infrastructures ferroviaires seront également renforcées: Yamanote Line to get earthquake reinforcement et All Major Rail Stations To Be Quake-Proofed In 4 Years: Plan

Les autorités parlent ensuite de la nécessité de trouver des abris pour les sinistrés et ainsi que pour les banlieusards qui seront pris dans la capitale, faute de pouvoir rentrer à la maison. Une fois de plus l'expérience du 11 mars 2011 entre en ligne de compte. En gros, les compagnies privées devront également contribuer à la solution: 1.3 mil. will have nowhere to go in major Tokyo quake 

Finalement et non pas des moindres on parle également de transférer l'appareil gouvernemental central dans une autre ville en cas de destruction de la capitale. En ce moment c'est Tachikawa qui est désigné comme site "back up". Toutefois il s'agit, avec raison, d'un lieu jugé trop près du centre de Tokyo. Actuellement les cinq villes retenues pour le transfert sont Osaka, Nagoya, Sapporo Sendai et Fukuoka: Five cities named alternative capitals in case Tokyo devastated by next Big One

Conclusion

En réalité côté information il y a peu de neuf dans la plupart des articles que j'ai cité dans ce billet. La principale différence réside surtout dans les chiffres. On a vu qu'en 2012 il y a eu escalade dans les prédictions; intensité du séisme à venir, nombre des victimes et l'étendue des dommages. Curieusement tout est devenu pire presque du jour au lendemain et la tendance se poursuit: Expert: Nankai Trough quake could kill 400,000 (autre secteur au Japon)

Il est lieu de se questionner pourquoi les projections sont devenues plus catastrophiques, plus alarmistes. Comme d'habitude les amateurs de théories du complot et de conspirations vous diront que le gouvernement sait des choses que nous ne savons pas, et que ces articles sont une manière subtile de filtrer les informations (j'invente rien, je l'ai vraiment entendu celle-là).

Bien que le danger est réel, moi je crois plutôt que l'attention qui a été accordée à la une du Yomiuri Shimbun du 23 janvier 2012 a fait des jaloux. Jusqu'alors les chercheurs faisaient preuve de retenue, mais on sait bien qu'ils rêvent tous à leur 15 minutes de gloire et qu'il y a sûrement des rivalités entre les universités. La mode fut lancée et il fallait gonfler les chiffres afin de faire la manchette aussi, d'autant plus qu'on peut facilement dire n'importe quoi dans ce domaine. Il y a fort probablement une question de financement qui entre dans l'équation également. Je vous conseille de lire l'article suivant: Anxiety and inattention over Tokyo's next Big One (en passant le Mainichi Japan a cette fâcheuse habitude de modifier les liens ou de retirer leur articles de la circulation).

Qu'en est-il des Tokyoïtes? A vrai dire ils sont conditionnés depuis leur plus jeune âge à l'éventualité du Big One, donc dans le fond ça ne change pas grand chose. J'ai d'ailleurs abordé le sujet à quelques reprises avec des collègues de travail, des comptables, des docteurs, etc. J'ai bien remarqué que c'était préoccupant, mais on ne semblait pas trop pressé pour se préparer non plus. "It's shoganai"! A titre d'information je vous suggère de consulter la section Emergency Kit sur le site de l'ambassade du Royaume-Unis à Tokyo.

Il y aura certainement d'autres développements sur le sujet et on fera une autre mise à jour sur le blog si nécessaire. Cela représente beaucoup de travail, mais au moins ça aide à voir plus clair et surtout de mettre les choses en perspective.

Big1-Craze